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La Chine : une dictature digitalisée ?


Les marchés mondiaux s’effondrent, la confiance économique est plus mince que l’air, et les pays développés sont aux prises avec la dure réalité d’une récession massive. Et cela ne va pas en s’améliorant, le COVID-19 faisant actuellement rage dans le monde. Nous vivons dans une période difficile, voire même historique car les relations politiques et économiques à l’échelle internationale sont en pleine mutation à cause de ces crises. La France et les pays de l’Occident doivent faire face à l’émergence de nouvelles superpuissances : notamment celle de la Chine.

Par Pingchun T.
Temps de lecture : 5 min.

Social Credit System : entre arme de contrôle et complexité

La Chine est aujourd’hui la deuxième puissance mondiale derrière les Etats Unis. À partir de 1980, le gouvernement chinois a amorcé un changement radical de sa stratégie économique : au cours des trois décennies suivantes, il a ouvert le pays à des investissements étrangers à grande échelle; en privatisant des industries et en favorisant l’émergence d’une classe économique dominante de milliardaires liée à des capitalistes étrangers. C’est l’un des facteurs qui explique aujourd’hui la croissance de la Chine, mais ce n’est pas le seul : l’émergence d’une nouvelle classe moyenne chinoise qui permet la consommation de masse en Asie, l’émergence des nouvelles entreprises technologiques en Chine dans le secteur privé vers les années 2010, mais aussi la montée au pouvoir de Xi Jinping qui prévoit de grands projets pour le Parti Communiste. 

Ces grands projets se traduisent par la construction d’une nouvelle « Route de la Soie » à travers des investissements étrangers ou par l’obtention de nouvelles ressources par l’annexion des zones économiques exclusives dans la l’océan Pacifique. Pour autant, le plus grand projet de Xi Jinping est de favoriser l’image du Parti en Chine à travers le monde; de montrer à tous les pays que le modèle de Pékin est le modèle à suivre, d’où le projet le plus ambitieux, celui du « Système de Crédit Social » (SCS).

Nous avons tous ou presque entendu parler de ce projet dans les médias ou dans les discours politiques, cependant il y a très peu de gens qui savent à quoi elle peut correspondre et comment ce système fonctionne. Dans la presse occidentale, le système crédit social est considéré comme une manière quasi « crypto-fasciste » de gouverner les citoyens. C’est pourtant plus nuancé que ce que l’on peut penser. Le Crédit social en Chine est multi-dimensionnel, créé suite à un mélange politique, économique, technologique, social et culturel.

Quels sont les problèmes qui ont poussé la Chine à mettre en place le SCS ?

Durant les années 2000, lorsque la Chine traversa une période d’avènement économique et adopte les idéologies du marché néolibéral, elle fit le constat d’inégalités sociales et de difficultés sociétales: vols, plagiats, contrefaçons de produits occidentaux, dettes impayées aux créanciers. Le niveau de corruption était alors très élevé, même dans la haute hiérarchie du gouvernement. Ce fut un réel problème que la Chine tenta de résoudre en mettant en place le système de Crédit social. 

Derrière le Crédit Social, se trouvent des enjeux financiers. À cette époque, la Chine n’était pas encore une puissance financière qu’elle est aujourd’hui. Certes, son économie était en pleine émergence, grâce à son rôle « d’atelier du monde », mais elle n’avait pas encore de système financier très sophistiqué comme la Bourse Wall Street aux Etats Unis. Il faut aussi savoir que pendant très longtemps, la Chine n’avait presque que de l’argent liquide (1) en circulation dans l’économie, il y avait peu de porteurs de cartes de crédit. Il y avait donc à l’époque un véritable besoin pour les banques et les créanciers, de garder une trace des transactions économiques. Le besoin était aussi présent chez les particuliers, qui avaient besoin d’historiques sécurisés de leurs dépenses. Aujourd’hui la Chine bénéficie d’un système de crédit très poussé car elle est devenue de moins en moins dépendante de l’espèce.

Comment fonctionne le système de Crédit en Chine ?

Si on peut faire une comparaison métaphorique, le système de Crédit en Chine est similaire à un « lac de données ». Un « Data lake » national, dans lequel on stock et traite des données massives qui proviennent de 3 principales sources. Il y a les données financières qui proviennent de la Banque Centrale de Chine et des institutions financières publiques, les données sociales qui proviennent des institutions judiciaires et administratives (les données médicales des hôpitaux publics sont y compris) et les données économiques qui proviennent de « l’Administration Nationale des Télévisions et Radios » (国家广播电视总局). Cette dernière possède une branche spécifique pour gérer l’Internet et les médias en Chine, ainsi qu’un grande nombre de firmes privées travaillant avec l’Etat comme Alibaba ou Tencent Holdings.

Tout citoyen aura accès à ce « Data lake » via une application (API) développée par Alibaba appelée Zhima Credit ou Sesame Crédit. Le système de Crédit fonctionne sous forme de points, 600 étant le maximum. On obtient plus de points en respectant les règlements du pays ou en faisant des « actes dignes pour le bien de la société ». Plus le score d’une personne est élevé, plus celle-ci bénéficiera « d’avantages » de la part de l’Etat qui facilite les tâches de la vie quotidienne des citoyens. Cela peut-être la diminution d’intérêts pour les prêts bancaires, la prise en charges des cartes de transports, la location d’un véhicule sans passer par une agence, la prise en charge gratuite des fauteuils roulants en cas d’accident ou pour les handicapés, la prise en charge de frais scolaires pour les étudiants etc. À contrario, si une personne ne respecte pas les règles et qu’elle se fait attraper pour avoir commis une fraude, un délit ou un crime, elle perdra des points. En dessous d’un seuil, le gouvernement interdit l’accès à certains produits et certains services sociaux.

L’aspect le plus important du SCS en Chine est sans doute le fait qu’il n’existe pas un seul et unique système commun pour tout le pays, mais tout un écosystème de différents systèmes de crédit qui diffèrent les uns des autres selon les provinces, et dont la collecte, le stockage et le traitement des données sont centralisés dans un « Data lake ». 

Qu’en est-il de l’éthique ? (2)

L’objectif de l’application SCS est la ludification de la vie réelle. En effet, par un système de récompenses et de punitions, l’Etat chinois souhaite préserver une stabilité sociétale. Il y a un côté néfaste, dans une société qui encourage les citoyens à vivre leur vie sous un forme de « jeu ». Ceux qui contrôlent les règles du jeu vont au final en bénéficier le plus, et c’est le cas de la Chine, malgré les bonnes intentions du gouvernement. Certains citoyens ont abusé de ce système pour s’enrichir, l’outil qui était censé combattre la corruption, a simplement remplacé la nature de cette dernière.

Pour autant, le déploiement d’une telle technologie nationale nécessite un contrôle extrême via les technologies qui entoure tout un écosystème technologique en Chine. En effet, le SCS évolue au fur et à mesure des évolutions technologiques : on collecte de plus en plus les images pour la reconnaissances faciale, on développe des caméras thermiques, des caméras sur drones et on s’intéresse même à ce que les personnes regardent sur les écrans de télévisions. Il y a évidemment la question de la liberté et de la vie privée qui est remise en cause dans ce genre de système, mais également l’utilité de tout un système de collecte de données pareil alors qu’il existe d’autre alternatives.  Les raisons pour développer cette technologie restent flous et il y a encore beaucoup de zones d’ombres sur ce sujet malgré la confiance de plus de 1 milliards de Chinois dans ce système.

Sources :

(1)https://www.bilan.ch/finance/en_chine_la_banque_centrale_voit_un_avenir_sans_argent_liquide
(2)
https://www.visualcapitalist.com/the-game-of-life-visualizing-chinas-social-credit-system/