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16
Mai

La culture digitale : entre contre-culture et révolution

La culture digitale trouve ses racines dans les Etats-Unis des années 1960-70, avec la génération montante du Baby-Boom et le développement des premières sociétés high-tech qui ont démocratisé l’utilisation de l’informatique et des réseaux, que ce soit le développement du premier microprocesseur par Intel en 1971, l’apparition des premiers ordinateurs personnels en 1973, la création d’Arpanet par la DARPA en 1969, ou la création du protocole TCP/IP en 1973. Elle accompagne la troisième révolution industrielle – celle des nouvelles technologies de l’information.

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Ses premiers « héros » ont été influencés par les contre-cultures de l’Amérique puritaine d’après-guerre, qui rejettent ses valeurs traditionnelles, la famille, la société de consommation, et questionnent les certitudes de l’ordre établi : la Beat Generation, dont William Burroughs, Allen Ginsberg et Jack Kerouac sont les hérauts ; le mouvement Hippie, représentés par l’écrivain Timothy Leary et des artistes tels que Jimi Hendrix, Pink Floyd, Andy Warhol, Janis Joplin, Bob Dylan et bien d’autres.

Ces contre-cultures sont ancrées sur la côte Est – à New York, dans le quartier de Greenwich Village, sur le campus de Columbia University, ou plus loin dans l’état, à Woodstock, – et sur la côte Ouest, – à San Francisco, dans le quartier de Haight-Ashbury, sur les campus de UC Berkeley et UC Santa Cruz, ou encore dans le Parc National de Yosemite.

Elles prônent une quête de liberté, de paix et de partage. La liberté se veut physique, sexuelle, sensorielle, voire spirituelle. C’est le temps de l’expérimentation : les hippies parcourent le monde et font de l’auto-stop un mode de locomotion à part entière ; des communautés se constituent, se défont et s’essayent à de nouvelles règles d’organisation, de partage, de « vivre ensemble ». Ils s’installent souvent en pleine nature, rejetant la pollution, les objets de consommation et le mode de vie des centres urbains ; ils développent un artisanat à base de produits naturels ou recyclés ; la consommation de drogues psychotropes et la méditation deviennent les rituels collectifs de leur quête spirituelle. Les slogans pacifistes fleurissent, « Peace and Love, » « Make love, not war», « Flower power», repris en cœur lors des manifestations contre la guerre du Vietnam.

Le parallèle avec l’industrie high-tech de la Silicon Valley à peine naissante s’impose de lui-même : innover, c’est par essence remettre en cause l’existant. Ces start-ups se font donc naturellement le réceptacle des aspirations de cette génération, et la culture digitale naissante reprend les mêmes thèmes, et parfois même l’utopie. Elle encourage une libération, une rébellion contre l’ordre établi. Le film publicitaire 1984 inspiré de l’œuvre éponyme de George Orwell, pour le lancement du Macintosh d’Apple, en offre une belle illustration.

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L’année précédente, Wargames, avec Matthew Broderick dans le rôle principal, avait déjà popularisé le profil type du hacker : un jeune adolescent ingénieux, transgressif mais essentiellement bon, qui sans le savoir et via un simple modem, détient momentanément le sort du monde entre ses mains. Et au début des années 2000, les Anonymous, un collectif « hacktiviste » qui se pose en défenseur de la liberté d’expression, s’approprie le masque de l’anarchiste anglais Guy Fawkes porté par le personnage V de la bande dessinée des années 80, V pour Vendetta, d’Alan Moore et David  Loyd. Guy Fawkes avait tenté en 1605 de dynamiter la Chambre des Lords. Ce masque devient aussitôt une icône de la culture digitale. Souvenons-nous que l’Internet 1.0 était très empreint d’un esprit libertaire, rejetant toute volonté de contrôle, social, économique ou étatique.

Les supports symboliques et rites de la culture digitale confirment cette posture rebelle. Dans l’entreprise, c’est la revanche du geek : son intelligence de situation – à ne pas confondre avec le savoir – devient la source de reconnaissance, de richesse et de pouvoir. Elle prend le pas sur les conventions sociales des cours d’école. Il passe du statut solitaire « d’ovni » à celui de « populaire». Ses signes de reconnaissance deviennent acceptables, voire désirables. Les relations hiérarchiques sont plus informelles, le tutoiement s’instaure par défaut ; la tenue vestimentaire décontractée s’impose comme un standard : T-shirt, jean, baskets, cheveux et barbes longs,… . De nouveaux modes de collaboration émergent, qui revalorisent la contribution de chacun, utilisateur et client inclus. Design thinking et méthode Agile, parmi d’autres, entraînent une remise en question des postures et des rôles traditionnels dans l’entreprise, managers en tête. Les espaces de travail se métamorphosent : les plateaux et espaces ouverts se généralisent, plaçant tous les collaborateurs sur un même plan ; des espaces ludiques apparaissent, complétés par des services de bien-être : conciergerie, salle de sport, sieste, … .Enfin, les collaborateurs quittent le statut de simple salarié et accèdent au capital via les stocks options.

 

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En 40 ans, la culture digitale est passée des tranchées de la contre-culture américaine à une domination mondiale. Avec le succès fulgurant des start-ups, elle est devenue une référence. Elle s’est imposée dans l’entreprise, que ce soit par l’adoption, totale ou partielle, contrainte ou pas, des nouveaux modèles proposés par les start-ups, ou par l’assimilation des générations Y et Z qui transposent rapidement dans leurs attentes de collaborateurs, les innovations et les nouveaux usages digitaux développés dans la sphère privée. Dans ces conditions, adopter la culture digitale n’est plus un choix, c’est un impératif pour assurer la pérennité et l’attractivité de l’entreprise.

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